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Le gallicanaute des naines brunes et noires

Le gallicanaute des naines brunes et noires

Ma bibliothèque constituée à partir de Gallica d'auteurs oubliés (naines noires) ou n'ayant jamais été sous les feux de la rampe (naines brunes). Complétée par des propositions de lectures insolites.


La seule nuit (1899) - Adolphe Retté

Publié par Jérôme Nodenot sur 29 Octobre 2013, 09:58am

Catégories : #Naines noires

Adolphe Retté est un écrivain au parcours protéiforme : poète symboliste reconnu à ses débuts, il finira par devenir un précurseur du naturisme ; anarchiste vigoureux, il finira par se convertir au catholicisme. Il nous rappelle un peu l'un de ses contemporains, Huysmans. Il paraît même, selon l'une des biographies que j'ai pu lire sur lui, qu'après avoir soutenu Dreyfus il est devenu antisémite à la fin de sa vie, ce qui a pu lui jouer un sale tour pour sa postérité. L'expression "on ne se refait pas" paraît inepte, si l'on s'en réfère à Retté.

Je soupçonne cet auteur d'être surtout particulièrement tourmenté : le gars qui cherche désespérément la Vérité de ce monde et qui est déçu à chaque tentative. Rappelons qu'il n'était pas le seul à son époque, le mouvement littéraire décadent en est la preuve.

Est-ce à cause de mon grand intérêt pour cette période ? Quoiqu'il en soit, j'ai adoré "La seule nuit", sous-titrée "légende moderne". Retté a écrit ce livre juste après être tombé de haut vis-à-vis de l'anarchisme (il n'a pas supporté, par exemple, l'assassinat de Sissi l'impératrice en 1898), et il lui reste encore quelques années avant de trouver en Dieu son salut. En un mot, il est au fond du trou et "La seule nuit" en est la résultante, ce qui nous promet, convenez-en, un plaisir de lecture particulièrement réjouissant.

Léonard, métaphysicien qui vit reclus dans son château plus ou moins depuis toujours, ne jure que par l'abstraction et passe son temps à "cultiver" ses idées. Autour de lui, quatre fils, "ses erreurs de jeunesse" : Georges, fruit de l'union avec une première femme choisie par Léonard pour ses aptitudes aux mathématiques (ce dernier réfléchissait beaucoup à l'époque sur cette discipline), morte assez rapidement d'une fluxion de poitrine ; ensuite, Jean, Pierre et Jacques, enfants d'une deuxième femme, parce que Léonard a eu à quarante ans un regain fabuleux de sa libido assouvi au-delà de ses espérances par Philine, servante d'auberge, à tel point qu'il l'a épousée ; celle-ci prendra finalement la poudre d'escampette lorsque Léonard, retombé exclusivement dans la culture de ses idées et oubliant sa libido, ne satisfera plus ses besoins sexuels irrépressibles.

Léonard, malgré tout, est relativement attaché à ses enfants, même s'il laisse le soin à des précepteurs d'assurer leur éducation ; mais surtout, il leur permet de grandir en toute liberté dans la solitude du domaine (comme l'auteur dans son enfance par son grand-père ?).

Et puis un jour, si Georges, l'aîné, ne s'intéresse, comme sa mère, qu'à la gestion "intéressée" de l'exploitation agricole du château, les trois autres fils, eux, rêvent de Paris, de réaliser leurs idéaux parmi les humains. Léonard, malgré quelques réticences, les laisse partir en se disant : "Ils reviendront ; ils auront été très malheureux ; ils me fourniront des renseignements pour mon "Catalogue des contingences"." Il les prévient toutefois sur la nature humaine : "les hommes vers qui vous irez demain sont, pour une part, des bêtes de proie de la petite espèce que les intérêts de leur bas-ventre ou de leur vanité mènent exclusivement. Armés de ruse, de dissimulation et de cautèle ils haïssent les cérébraux dont le rêve d'orgueil, lorsqu'il parvient à se réaliser, trouble ou renverse leurs calculs. Ils se détestent, se combattent, il est vrai, les uns les autres, mais ils se retrouvent toujours pour s'entendre et se coaliser contre les Forts qui tentent sans cesse, par cent voies diverses, de les entraîner à la conquête d'un Idéal plus élevé que celui qu'ils conçurent'."

Je ne dévoilerai pas les destins de Jean, Pierre et Jacques à Paris, mais ils sont terribles, répertoire symbolique des désillusions successives de l'auteur lui-même. C'est noir, mais c'est très bien écrit, et très romanesque ; c'est passionnant à lire, et le divertissement n'est jamais la moindre qualité d'un livre quoiqu'on en dise.

Juste pour rire, voici une petite anecdote littéraire de l'ouvrage : on sait que Retté n'aimait pas Mallarmé ; il le représente manifestement dans son roman sous le nom improbable de Abscons Lunaire, pour lui tailler un costard. Lors de l'une de ses fameuses réunions, à laquelle Jacques participe, le Maître hermétique s'exprime : "Considérez, notre investigation aboutit : un échange peut ou plutôt il doit survenir, en retour du triomphal appoint, le verbe que coûte ou plaintivement à un moment même bref accepte l'instrumentation, afin de ne demeurer les forces de la vie aveugles à leur splendeur, latentes ou sans issue. Je réclame la restitution, au silence impartial, pour que l'esprit essaye de se rapatrier, de tout, — chocs, glissements, les trajectoires illimitées et sûres, tel état opulent aussitôt évasif, une inaptitude délicieuse à finir, ce raccourci, ce trait, —l'appareil, moins le tumulte des sonorités transfusibles, encore, en du songe".

J'ajoute, pour finir, que Jacques, malgré tout (hi hi !), sera celui des trois fils qui survivra le mieux à Paris. C'est tout dire.

Article sous CC-0
To the extent possible under law, Jérôme Nodenot has waived all copyright and related or neighboring rights to Le gallicanaute des naines. This work is published from: France.

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boucher-cugnasse annie 02/10/2016 11:12

J'ai beaucoup aimé votre commentaire de La Seule Nuit. A quelle biographie de Retté faites- vous allusion? Celle de Kenneth Cornell, celle d'Albert Lopez?
J'achève, en effet, une biographie d'Adolphe Retté et m'intéresse à tout ce qui le concerne.
Bien cordialement.

Jérôme Nodenot 03/10/2016 13:23

Bonjour, cela me fait penser qu'il faudrait que je cite davantage mes sources... parce que j'ai écrit ce commentaire il y a déjà quelque temps et je ne me souviens plus du tout. Une certitude toutefois : je ne suis pas un chercheur ni un spécialiste, et j'ai forcément trouvé cet article biographique sur le Web. Je ne peux pas vous aider plus, j'en suis désolé :(

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