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Le gallicanaute des naines brunes et noires

Le gallicanaute des naines brunes et noires

Ma bibliothèque constituée à partir de Gallica d'auteurs oubliés (naines noires) ou n'ayant jamais été sous les feux de la rampe (naines brunes). Complétée par des propositions de lectures insolites.


La veillée de l'huissier, conte de Noël (1888) - Edmond Picard.

Publié par Jérôme Nodenot sur 3 Janvier 2015, 10:58am

Catégories : #Naines noires

Edmond Picard, écrivain belge, était aussi juriste, avocat, journaliste, mécène, etc. Il fut aussi un antisémite notoire. Antoine Compagnon, dans l'Encyclopaedia Universalis (en ligne), écrit : "toute cette œuvre, qui répond directement à l'actualité ou qui se présente comme une autobiographie, a très vite vieilli, du vivant même de son auteur". Une naine noire, donc, a tous les sens du terme.

Pourtant, cette "Veillée de l'huissier" est à mes yeux une sorte de petit chef-d'oeuvre (16 pages) d'humour noir.

Bastien Michiels est un huissier belge, solidement bâti, rouge de teint, une force de la nature. Il est plutôt doué dans sa partie, il se construit peu à peu une petite fortune ; il est célibataire, mais il connaît une veuve avec qui il passe régulièrement du bon temps. Une vie qui pourrait être suffisante et plus qu'agréable, si ce n'était cette terrible maladie qui lui pourrit l'existence : il souffre de gastrite chronique, à cause de son gros ventre et de son abus démesuré de la bière, collation belge par excellence. Bastien a tout essayé, a consulté tous les médecins, a demandé conseil à ses amis de beuverie, mais rien n'y fait, il ne guérit pas. Un médecin lui a dit que le meilleur moyen serait d'arrêter la bière et de fumer, mais ils se sont accordés à rire ensemble de cette évidente plaisanterie (car le médecin bien sûr, comme tout le monde en Belgique selon Picard, buvait autant de bière que Bastien).

Un soir de veillée de Noël, Bastien se promène et pense se jeter d'un pont pour en finir avec cette fâcheuse maladie ; une seule chose le retient : son sens du devoir, une ultime mission d'huissier.

Bastien se présente donc devant une petite maison à Bruxelles pour signifier au locataire qu'il doit quitter les lieux dans les 24 heures ; non pas parce qu'il ne paye pas son loyer, mais pour son mode de vie extravagant : son propriétaire sait qu'il a chez lui toute une ménagerie de chiens, de lapins, de pigeons, etc. qui lui détruisent son appartement.

Mais ce que va découvrir notre huissier dépasse l'entendement. Ce locataire (dont je tais volontairement le nom pour l'instant), qui se fait passer pour un médecin des "universités américaines", n'est en fait qu'un ignoble savant fou psychopathe. Bastien comprend que cet homme ne vit que dans une seule pièce de l'appartement qui tient lieu à la fois de chambre à coucher, de cuisine, de salon, etc., mais dans laquelle il pratique surtout avec enthousiasme et rigueur... la vivisection ! Voilà à quoi lui servent tous ces animaux ! Sur la table, éventré, un caniche respire encore ; Bastien croit mourir d'horreur, tandis que le "médecin" lui explique posément ses projets, ses ambitions, la nouvelle médecine qu'il est en train d'inventer et qui va tout révolutionner.

Bastien croit mourir d'horreur, mais il ne peut s'empêcher d'être fasciné par cet odieux personnage, et, à force de manipulation psychologique de la part de ce dernier, entre terreur teintée d'humour et enthousiasme scientifique, notre huissier va finir par lui faire la demande qu'il n'osait pas faire depuis le début : pourrait-il le guérir de sa gastrique chronique ? Car, au bout du compte, Bastien se dit que ce monstre est peut-être en réalité un génie. D'autant qu'il n'a pas besoin de citer le nom de sa maladie, le savant la devine lui-même !

Et OUI, le médecin possède le remède contre la gastrite chronique, qui pour une fois n'a rien d'horrible, rien de chimique non plus. Je ne vous dirai pas ici les exercices que conseille de faire le savant fou à Bastien, ni la fin de l'histoire, à vous de lire le conte, mais c'est assez irrésistible. Bastien se prêtera au jeu d'ailleurs, sans qu'on sache si le remède aura été efficace ou non.

Il arrive, quand on lit des œuvres du passé oubliées, de connaître des émotions variées : véritables rencontres artistiques (on accroche), rencontres humaines (le plaisir de "ressusciter" des individus qui ont écrit un jour, par nécessité, des textes attachants), etc. Parmi tous ces plaisirs procurés, il y en a un que j'apprécie particulièrement : c'est quand une œuvre du passé fait un clin d'œil à l'Avenir ; comme ici, par exemple, quand on découvre que le personnage de cette nouvelle, ce savant fou, ce maître de l'horreur, de la terreur psychologique, s'appelle ITCHKOC.

Réédité par "Les âmes d'Atala".

Article sous CC-0
To the extent possible under law, Jérôme Nodenot has waived all copyright and related or neighboring rights to Le gallicanaute des naines. This work is published from: France.

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