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Le gallicanaute des naines brunes et noires

Le gallicanaute des naines brunes et noires

Ma bibliothèque constituée à partir de Gallica d'auteurs oubliés (naines noires) ou n'ayant jamais été sous les feux de la rampe (naines brunes). Complétée par des propositions de lectures insolites.


Lettres de Julie à Eulalie ou Tableau du libertinage de Paris (1784) - Ouvrage collectif

Publié par Jérôme Nodenot sur 14 Janvier 2015, 22:18pm

Catégories : #Insolites

Je vais commencer ce billet en vous faisant part d'une impression, fausse sans le moindre doute, mais dont j'ai beaucoup de mal à me défaire :

Depuis que je lis des livres anciens sur Gallica, méconnus voire carrément oubliés, j'ai le sentiment de redécouvrir la littérature ; comme si les "classiques", en quelque sorte, étaient sur un piédestal, au Panthéon du génie et de la beauté, mais tellement "artistes" qu'ils en seraient trop au-dessus de la réalité. Cela ne change rien bien sûr à l'intérêt de les lire, tout au contraire, puisqu'ils nous apportent justement le rêve, le sens, la profondeur, tout ce qui fait l'importance de la littérature et de l'Art en général. Mais, sur Gallica, j'ai l'impression de découvrir parfois une littérature de "terrain", c'est-à-dire qui permet de nous immerger davantage dans ce que pouvait être l'esprit ou la société d'une époque donnée. Je me dis, pour m'expliquer à moi-même cette impression fausse, qu'il s'agit peut-être d'un effet d'optique produit par le fait de lire ces livres la plupart du temps dans leur version originale. Allez donc savoir. Mais cela me renforce dans l'idée de croire de plus en plus à la notion de "bibliophilie numérique".

Cette impression, je l'ai vraiment eue en tout cas en lisant l'ouvrage dont il va être question ici.

La littérature libertine du XVIIIème siècle est dominée par des auteurs comme Sade, Crébillon fils, Laclos, etc. De grands classiques connus de tous, élevés au même rang que les autres grands écrivains.

Pourtant, à l'époque, des livres qui ont circulé clandestinement et qui ont influencé toute une partie de la population, il y en a eu beaucoup, et il est particulièrement intéressant d'en découvrir un, par exemple, dans son édition originale sur Gallica. Et pas seulement pour ce fameux "s long" qui ressemble tant au "f" (et qui demande un brin d'acclimatation au début quand on lit, puisque le lecteur a tendance à prononcer "f", ce qui donne des mots fort amusants : jetez un œil à ce livre et vous verrez).

Cet ouvrage n'a pas d'auteur, ou plutôt il en a plusieurs, que nous ne connaîtrons jamais.

Cet ouvrage n'a pas d'éditeur, mais plutôt ce que la BnF appelle un "libraire imaginaire", Jean Nourse. Savez-vous pourquoi ? Il s'agit de l'usurpation partielle de l'identité d'un vrai éditeur de Londres, John Nourse. En réalité cet éditeur (Jean Nourse) n'existe pas, et le livre n'a pas été imprimé à Londres.

Si ce livre n'a ni auteur, ni éditeur, c'est pour des raisons évidentes d'anonymat, dans la mesure où cette littérature libertine, interdite, circulait sous le manteau : un livre de "terrain", décidément.

Il n'existe pas, d'après mes recherches, de commentaire récent à propos de ce livre sur internet, mais j'y ai trouvé une note de lecture écrite à l'époque, dans le 17ème numéro d'un périodique qui s'appelle "Correspondance secrète, politique et littéraire" :

"Les "Lettres de Julie à Eulalie", est plus piquant, parce qu'il peut faire beaucoup mieux connaître le caractère, la manière d'être et les ruses habituelles de cette espèce d'êtres que nous appelons filles à parties et filles entretenues, dont peu d'étrangers et de jeunes gens riches évitent les pièges, et dont les femmes galantes des autres pays ne font qu'une image très imparfaite."

Un livre qui se présente comme un tableau de mœurs, et qui en est un assurément. Dans la préface, "l'éditeur" (qui se présente ouvertement d'ailleurs comme un client d 'Eulalie) raconte qu'il a trouvé chez sa maîtresse toute une correspondance que cette dernière entretenait avec Julie, une confrère ; et ce que nous lisons ici, ce sont les lettres de Julie reçues par Eulalie, dans lesquelles elle narre les péripéties de son existence, et ses différentes aventures. Le quotidien de Julie, en somme.

Et le quotidien de Julie est très bien organisé, voire hiérarchisé. Voici une note de "l'éditeur" à la page 70 qui nous explique cet organigramme : "Une demoiselle entretenue ne se contente pas de son seul entreteneur, appelé ordinairement Milord pot au feu. Elle a ordinairement un amant en titre, qui ne paye que les chiffons ; un Guerluchon, c'est un amant qu'elle paye ; un Farfadet, c'est un complaisant ; et un Qu'importe, est une personne qui vient de temps en temps, qui est sans conséquence, et paye au besoin les petites dettes criardes."

Le quotidien de Julie, on le voit, tourne autour de l'amour physique, comme on pouvait s'y attendre, et elle est très explicite dans ses lettres quant aux différentes pratiques, les sensations qu'elle ressent, les douceurs et les brutalités qu'elle subit, le plus souvent avec beaucoup de plaisir. Parmi ses meilleurs étalons se trouvent, comme on pouvait s'y attendre, des abbés (peut-être les meilleurs), des fonctionnaires, des militaires, etc. De la littérature libertine pure et dure, dans tous les sens du terme.

Une profession qui, si elle a ses désagréments comme toutes les autres, notamment quand Julie perd un entreteneur parce que ce dernier la surprend avec un amant, reste pour notre héroïne une véritable vocation : "Je ne sais si en travaillant quelquefois à la propagation de notre pauvre espèce, tu as jamais pensé bien sérieusement à remplir le premier but de la création ? J'en doute, et je t'avoue franchement que le seul plaisir m'y a toujours porté, sans beaucoup m'embarrasser de l'intention du créateur" (page 44). Julie fait donc partie de ces rares personnes qui ont la chance de pouvoir vivre de leur violon d'Ingres !

Parmi les personnes que Julie côtoie, il y a aussi des artistes, et nous avons droit aussi dans ce texte à un florilège de poèmes et contes libertins, ce qui agrémente le propos sans en alourdir la trame, et qui prouve selon moi qu'en effet il s'agit bien d'un roman écrit à plusieurs mains.

Lisez cet ouvrage si vous désirez connaître les coulisses du libertinage au XVIIIème siècle : les annotations de "l'éditeur" sont nombreuses et précises sur les mœurs libertines du Paris de l'époque, les anecdotes de Julie sont épicées à souhait : un document précieux, qui joint l'utile à l'agréable.

Disponible en version papier chez Hachette BnF.

Article sous CC-0
To the extent possible under law, Jérôme Nodenot has waived all copyright and related or neighboring rights to Le gallicanaute des naines. This work is published from: France.

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