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Le gallicanaute des naines brunes et noires

Le gallicanaute des naines brunes et noires

Ma bibliothèque constituée à partir de Gallica d'auteurs oubliés (naines noires) ou n'ayant jamais été sous les feux de la rampe (naines brunes). Complétée par des propositions de lectures insolites.


Les sensualités : tendresses passées (1890) - Alexis Noël.

Publié par Jérôme Nodenot sur 10 Février 2015, 11:54am

Catégories : #Naines brunes

Alexis Noël, dans l'un des poèmes de ce recueil, s'imagine mort. Il écrit notamment, à la fin :

Et comme j'aurai là, sur mon cœur, mes poèmes

Que peu d'hommes ont lu et qu'aucun n'a compris ;

Des oiseaux en diront les passages fleuris

Un reptile en viendra persifler les blasphèmes. ("De Profundis")

Je suis assez heureux de faire partie de ces quelques hommes qui ont lu les poèmes d'Alexis Noël. Un livre avec du bon et du moins bon, je vous l'accorde, mais quelques pages en valent vraiment la peine, et je suis de l'avis de ma grande idole Gabriel Peignot (bibliographe) qui trouvait de belles choses dans tout ce qui pouvait lui tomber entre les mains.

Il existe au moins UNE critique sur le recueil d'Alexis Noël, que j'ai dénichée dans un livre de Catulle Mendès : "Le mouvement poétique français de 1867 à 1900". Un certain Ch. Fuster donne son opinion (p 219) : Ce livre renferme des pièces brûlantes qui ne démentent pas son titre, mais auxquelles nous préférons certains morceaux tout fugitifs, tout simples et tout charmants.

C'est maigre. Mais c'est déjà ça. Et je suis assez de son avis, même si les "pièces brûlantes" sont vraiment intéressantes dans certains cas : "Eros", "L'extase", "L'assouvi", sont des poèmes au titre assez bof peut-être, mais empreints d'une certaine force (pour ne pas dire violence) et pleins d'ardeur.

D'une manière générale, l'auteur travaille ses textes à partir de réminiscences de ce qu'il a pu vivre avec ses (innombrables, semble-t-il) conquêtes. Il dédie le livre à sa première petite amie, en s'excusant auprès d'elle d'y avoir chanté trop souvent d'autres regards et d'autres cheveux que les siens. J'ai retenu un poème, "Les vieilles tombes", qui me semble être une sorte d'art poétique très représentatif de l'ensemble, et que je trouve pour ma part très réussi : une belle métaphore du pouvoir des rêves et de l'Art (cf ci-dessous).

Le recueil a été édité en 1890 (et les poèmes sont datés en général de 1889), il se situe donc en plein mouvement décadent, dont on voit quelque peu l'influence sur Alexis Noël : obsession sexuelle, immoralité (ou plutôt amoralité), mépris envers la religion. Le blasphème est assez récurrent chez lui, dans des poèmes comme "Angélus", "Eros", ou encore "l'Aumône". Je cite :

Certes, je n'étais pas hanteur de cathédrales,

Je méprisais le Christ, ses splendeurs sidérales

Et ses bénitiers et ses croix ; ... ("Angélus").

Poèmes érotiques, récupérations fantasmagoriques de sensations passées, textes parfois cruels ou provocateurs. Je souhaiterais enfin, pour conclure, vous recommander deux poèmes "tout simples et tout charmants" : "La chanson de la pluie", et "L'oubli".

L'ensemble de l'ouvrage peut se lire avec plaisir si l'on a envie d'apprendre à retrouver par la lecture les sensations de ses amours perdues ou à les faire renaître à travers l'écriture.

Article sous CC-0
To the extent possible under law, Jérôme Nodenot has waived all copyright and related or neighboring rights to Le gallicanaute des naines. This work is published from: France.

LES VIEILLES TOMBES

I

Mon coeur, mon tendre coeur est comme un cimetière,

Sans pierres, sans cyprès, sans palmes, sans flambeaux,

Dans lequel, lentement j'ai creusé les tombeaux

Des amours trépassés de ma jeunesse entière.

Il

Il en est tant et tant de ces pauvres défunts

Que je n'ai plus de seuil pour en loger quelqu'autre ;

Mais, dans les souvenirs anciens je me vautre,

Je revis leurs passés et reprends leurs parfums.

III

Mes sens énamourés, à l'heure où la nuit tombe,

A l'heure où l'oiseau siffle et la feuille bruit,

Ayant besoin d'aimer, s'en reviennent, sans bruit,

Chercher les vieux péchés au creux de chaque tombe.

IV

Pucelles de 15 ans, fleurs de vice, catins,

Je palpe leurs seins froids que mon baiser excite.

je les sors du cercueil et je les ressuscite,

.Mordant leurs cheveux blonds, bruns, rouges ou châtain:

V

Je recueille les maux des antiques blessures ;

J'abreuve mes désirs de bonheurs superflus.

En redéshabillant celles qui ne sont plus

Que rêves effacés, que lointaines luxures.

VI

Et j'ourdis tout cela, sans honte, sans remords ;

En songe, je me fais des amours à ma taille,

Et, comme un vil chacal sur un champ de bataille,

J'entr'ouvre le sépulcre et viole mes morts.

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