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Le gallicanaute des naines brunes et noires

Le gallicanaute des naines brunes et noires

Ma bibliothèque constituée à partir de Gallica d'auteurs oubliés (naines noires) ou n'ayant jamais été sous les feux de la rampe (naines brunes). Complétée par des propositions de lectures insolites.


Les Idoles du jour (1867) - Esprit Privat

Publié par Jérôme Nodenot sur 16 Mai 2015, 11:27am

Catégories : #Naines brunes

Je n'ai pas de méthode spéciale pour trouver un ouvrage dans Gallica ; je ne fais que taper des mots dans le moteur de recherche, mots qui m'inspirent (comme par exemple Noël à l'époque de Noël ou "Tahiti" quand j'en ai marre de mon quotidien) ; mais il est très rare que le résultat de ma recherche ne soit pas très différent de ce que j'imaginais au départ : j'ai bien trouvé un conte de Noël à l'époque de Noël, mais c'était une histoire glauque ("La veillée de l'huissier") ; et j'y ai trouvé aussi "Sensualités, tendresses passées" d'Alexis Noël, qui n'avait rien d'un conte pour les enfants. Dans Gallica, on déniche toujours l'ouvrage qui va nous faire plaisir, tout en y ajoutant la joie de se laisser surprendre. Qu'il est merveilleux de n'être qu'un amateur qui voyage dans la bibliothèque numérique sans avoir de but précis, sinon celui de la découverte sans cesse renouvelée !

Quelquefois, en revanche, ma démarche est plus "technique" : je tape dans le moteur de recherche "chez l'auteur", par exemple, ce qui va me proposer des textes publiés souvent "à compte d'auteur", même s'il faut être très prudent là aussi. Je me passionne pour les livres méconnus et j'en ai trouvé pas mal en procédant de la sorte.

Dans le cas qui nous occupe aujourd'hui, j'avais envie de lire un ouvrage sous le format epub, il en existe plus de 3000 dans Gallica. Voilà comment je suis tombé sur ce titre, "Les Idoles du jour", qui m'a donné envie d'en savoir davantage sur son compte. J'ai fouiné sur internet : rien sur l'auteur, rien sur l'ouvrage, ce qui était déjà un excellent début vous en conviendrez ; je dirais même la condition sine qua non pour que je puisse décider de le lire ou pas. J'ai feuilleté quelques pages, et c'était parti pour une nouvelle aventure. La liberté de l'amateur est jouissive, je crois l'avoir déjà dit.

Et pourtant, encore une fois, il s'agit d'un livre appartenant à la "littérature édifiante", celle qui a pour vocation de vous éduquer à suivre les vertus chrétiennes ; ça fait plusieurs fois que je me fais avoir, comme quoi les écrivains du bon Dieu avaient au moins le talent de choisir des titres attractifs pour leurs bouquins. Mais le pire, c'est qu'encore une fois je me suis surpris à m'y plonger avec délectation ; non pas que je me sente forcément très "édifié" à la sortie, mais cet ouvrage m'a au moins diverti et fait réfléchir ; surtout, il est écrit finement, ce n'est pas un florilège de leçons de morale plaquées sur une intrigue artificielle, mais un roman épistolaire très bien ficelé et psychologiquement viable, subtil et attachant.

Deux protagonistes échangent des lettres : Paul et Marcel, deux amis d'enfance originaires de l'Hérault et qui ont effectué en même temps leurs études de médecine à Paris. Puis, l'un (Paul) est rentré au pays, tandis que l'autre (Marcel) est resté à la capitale, bien décidé à s'y installer.

Pour tout dire, Marcel cède complètement aux "idoles du jour" : Paris devient le lieu de toutes les tentations malsaines (sorties mondaines, ambitions démesurées, soif de faire fortune, de devenir quelqu'un en écrasant les médiocres, de jouer avec le feu en permanence). Marcel veut devenir riche à tout prix, glorieux sans avoir le moindre scrupule, profiter de la vie sans se fixer la moindre limite ; son métier, qui était à la base une vocation, devient dans son projet un simple moyen de parvenir à ses fins, et s'il doit pour cela, même, arnaquer un peu ses patients ce n'est pas un problème.

Il fera deux rencontres majeures : Raoul, qui l'initiera à la Bourse, et Olympe, jeune fille qu'il a soigné un jour alors qu'elle avait eu un accident de voiture et qui lui apprendra ce qu'est une femme moderne.

Au début, tout va bien, Marcel spécule et devient millionnaire ; il côtoie Olympe dont il est secrètement amoureux, qu'il finira par blesser vertement pour répondre aux sarcasmes de cette dernière, avant au bout du compte de l'épouser, ce qui causera sa perte. Olympe est une féministe aventurière, qui veut bouleverser l'éducation des jeunes filles, créer une association de natation, mais elle est aussi une arriviste et une profiteuse, qui ne pense qu'à se donner du plaisir et à briller dans le monde. Marcel, qui a donné son argent à Raoul pour qu'il le gère, perd tout suite à la ruine de ce dernier ; Raoul s'enfuit avec Olympe et Marcel reste seul et sans un sou. Mais tout finira bien : il deviendra un vrai médecin, gagnera la légion d'honneur en soignant avec héroïsme des cholériques à Toulon, et épousera une amie de Paul après avoir appris la déchéance de Raoul (qu'il retrouve dans une prison à Toulon) et surtout la mort d'Olympe.

Si finalement Marcel finit bien, c'est grâce au soutien, aux remontrances, aux conseils de Paul, son ami d'enfance, qui, au fil de ses lettres, commencera par le prévenir des dangers qu'il encourt à suivre les "idoles du jour", le freiner dans ses élans et lui éviter d'entrée quelques erreurs, puis, après sa déchéance, le réconforter et le guider vers une vie meilleure. Pendant ce temps, dans sa province, il vit aussi : il va épouser Angèle (qui porte bien son nom), une amie d'enfance parfaite c'est-à-dire pieuse, qui ne pense qu'à servir les autres, son mari et s'occuper de son foyer (sic) ; ils vont adopter des enfants orphelins, s'installer dans une vie laborieuse et tranquille, encadrée par toutes les vertus chrétiennes. Ils habiteront dans la propriété du père de Paul, qui porte le nom assez ironique je trouve de "Mondésir".

La morale de cette histoire est ce qu'elle est, mais le plus important n'est pas là : "les Idoles du jour" se lit comme un bon roman psychologique et populaire, tout tourne autour de quelques personnages bien construits et attachants, les rebondissements sont nombreux et surprenants. Si chaque personnage aboutit à ce qu'attend de lui Esprit Privat, il n'en est pas moins plus complexe que prévu.

Et puis peut-être une constatation contemporaine : les vertus chrétiennes n'ont pas beaucoup changé depuis cette époque... et les "idoles du jour" non plus. Le monde, peut-être, n'évolue pas autant qu'on pourrait le croire. Sauf qu'Olympe, aujourd'hui, n'aurait pas pu n'être envisagée que sous ses mauvais côtés, et ça c'est en revanche un sacré progrès. L'auteur se serait-il d'ailleurs inspiré, pour le prénom, de Olympe Audouard, féministe de l'époque dont j'ai étudié un livre ici ? Ce n'est pas impossible.

Le livre a été publié en 1867 par la "librairie académique" Didier.

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