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Le gallicanaute des naines brunes et noires

Le gallicanaute des naines brunes et noires

Ma bibliothèque constituée à partir de Gallica d'auteurs oubliés (naines noires) ou n'ayant jamais été sous les feux de la rampe (naines brunes). Complétée par des propositions de lectures insolites.


Deux émigrés en Suède (1849) - Xavier Marmier

Publié par Jérôme Nodenot sur 27 Janvier 2016, 13:02pm

Catégories : #Naines noires

A la fois bibliothécaire, académicien, et globe-trotteur avant l'heure, Xavier Marmier avait dès le départ des atouts qui ne pouvaient qu'attirer mon attention. Dommage qu'il ait été un royaliste convaincu (et militant), sinon il aurait pu sembler un homme parfait, au destin particulièrement enviable. Aujourd'hui son oeuvre (fictions autant que récits de voyages) est oubliée. Pourtant, si le personnage était paraît-il très doctrinaire, sectaire, dans ses idées "françaises", dès qu'il voyageait il devenait un homme sympathique, d'une curiosité insatiable, amoureux des peuples et de leur culture, de leurs croyances, qu'il s'agisse des pays nordiques, de l'Amérique, ou de l'Orient. Comme si, d'une certaine manière, dégoûté par toutes ces révolutions, il trouvait à chaque fois "ailleurs" quelque chose de mieux, de plus sage, de plus tranquille, de plus rangé, de plus traditionnel... de plus poétique. Avant Borges il aura connu l'amour des sagas islandaises, le besoin d'apprendre les langages (l'allemand, l'islandais, le lapon, et plusieurs autres) afin de pouvoir lire les textes originaux. Il a fait connaître en France les littératures germaniques, nordiques. Il est l'un des inventeurs de la littérature comparée.

Il aura toute sa vie partagé son temps entre Paris, sa région natale (la Franche-Comté), et ses voyages. A sa mort, il lèguera sa bibliothèque de 6000 livres à la ville qui l'a vu naître, Pontarlier, et 1000 francs aux bouquinistes de Paris pour qu'ils puissent faire une bringue en son honneur : décidément, royaliste ou pas, j'adore Xavier Marmier, qu'on se le dise.

"Deux émigrés en Suède" est son premier livre de fiction, même s'il fait appel à beaucoup de souvenirs précis. Il l'a publié en 1849, alors que selon sa biographie il se trouvait en Amérique du Sud. Cinq ans plus tôt il s'était marié chez lui, à Pontarlier, mais l'année suivante il avait perdu sa femme et l'enfant qu'elle portait, au moment de l'accouchement. Il me semble que ce drame a peut- être aussi influencé ce livre. Je m'avance un peu.

Les deux émigrés, ce sont Irénée, un jeune soldat légitimiste, passionné par ses idées politiques, qui vient de perdre son père soldat comme lui... et son oncle, ancien soldat des précédentes révolutions, royaliste lui aussi mais résigné maintenant et qui a trouvé en Suède de quoi s'établir (il y a monté une usine) et vivre dans l'aisance et la quiétude. Il s'est marié (à une roturière protestante !), a perdu son épouse, mais il lui reste ses deux filles, Alete la dynamique et Ebba la timide, qui ont à peu près l'âge d'Irénée. Il vit désormais en fumant sa pipe et en contemplant son nouveau pays, son usine, et ses filles adorées. Irénée, étant réduit à l'inaction parce qu'il n'y a plus de bataille à mener à ce moment-là en France, est envoyé par sa mère en Suède où il doit passer quelque temps chez son oncle pour se changer les idées. Le roman débute avec l'arrivée d'Irénée en Suède, et nous resterons dans ce pays jusqu'à la fin.

Le personnage principal de ce livre, c'est la Suède, et c'est pour cette raison avant tout qu'il faut le lire : pour le réalisme, le côté documentaire, tellement poétique "en soi" que nous sommes transportés dès la première page dans une sorte d'utopie. Et les descriptions très réussies ne gâchent rien à l'affaire. L'histoire se déroule au moment de Noël, avec le froid, le silence, la beauté des forêts et des plaines enneigées, les petits villages chaleureux ici-et-là, comme par exemple Aland. Un peuple qui se construit autour des elfes, des contes de fées, des mythes fondateurs. Je retiens quelques phrases : "Le beau idéal serait d'éclairer notre esprit par toutes les lumières de la science et de garder en même temps la candeur innocente de notre coeur" (l'oncle, page 39) ; "Ce qu'il m'est doux de reposer ma pensée dans l'asile que vous m'avez ouvert. Depuis mon arrivée ici je n'ai rencontré que des coeurs honnêtes, je n'ai vu que les doux tableaux d'une pure et paisible existence. Quelle différence avec mon pays" (Irénée, page 44). A lire aussi le discours de l'oncle (page 31), qui oppose la poétique Suède à la France trop terre-à-terre selon lui : c'est là tout le message de ce livre, me semble-t-il.

Il faut comprendre le roman comme la mise en scène d'un choix crucial que doit faire notre héros : trouver lui aussi la tranquillité en Suède, dont il découvre (avec nous !) les habitants et leur langage, la culture primitive, ancestrale, et surtout pleine de magie, de poésie et de sociabilité ; tranquillité aussi avec la possibilité d'épouser Ebba, on le comprend peu à peu, et de travailler je suppose avec son oncle. Ou bien : rester dans sa passion anti-révolutionnaire, dans son rôle de soldat légitimiste, de serviteur pour son Roi, en un mot, de rentrer en France et de se re-jeter dans la bataille, au péril de sa vie bien entendu.

Finalement, Irénée, malgré l'amour d'Ebba envers lui, rentrera se battre en France, convaincu par les lettres de ses amis légitimistes. Ebba saura avant tout le monde (dans un rêve) le moment de l'inéluctable mort d'Irénée, depuis la Suède, avant même de recevoir une semaine plus tard la confirmation par une lettre de la mère de ce dernier. La Suède restera décidément magique jusqu'au bout.

J'ai le sentiment qu'au moment de l'écriture de ce livre (quelques années, donc, après le drame qu'il a connu avec la mort de sa femme et de son enfant), Marmier était un peu désabusé. En tous les cas, on se dit qu'Irénée a tort de redevenir soldat, qu'en faisant cela il va forcément mourir et que sa fin ne peut être que stupide et surtout totalement inutile. Est-ce réellement stupide de mourir pour ces idées ? Non, sans doute, mais ici, en tout cas, on le ressent de la sorte. Et ce n'est pourtant pas ce que devait penser l'auteur, soi disant très militant dans ses convictions. Des deux émigrés, c'est l'oncle qui a raison : mieux valait s'exiler et retrouver la sérénité ailleurs. Toute lutte devenait inutile.

Marmier était royaliste, d'accord. Mais je pense qu'au fond le militantisme, le fait de se jeter dans la bataille, l'ennuyait, lui déplaisait. Des années plus tard, devenu académicien, poussé par des amis légitimistes, il s'est présenté à des élections, à Pontarlier. Il a mené campagne sans grande conviction (il parle même de "corvée"), et quand il a perdu il en a été bien content : il pouvait retrouver la quiétude de ses livres.

"Deux émigrés en Suède" a été réédité récemment... au Québec (cf ci-dessous).

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