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Le gallicanaute des naines brunes et noires

Le gallicanaute des naines brunes et noires

Ma bibliothèque constituée à partir de Gallica d'auteurs oubliés (naines noires) ou n'ayant jamais été sous les feux de la rampe (naines brunes). Complétée par des propositions de lectures insolites.


La Pipe de terre (1872) - J.-B. Brossard.

Publié par Jérôme Nodenot sur 5 Janvier 2016, 11:35am

Catégories : #Naines brunes

J'avais déjà parlé d'un texte sur le tabac, et je récidive ici. Est-ce le besoin de mettre à l'épreuve l'ancien fumeur invétéré que je fus pendant vingt ans (j'ai arrêté depuis six mois, par la seule volonté de ma volonté) ? Un début de nostalgie de ma vie de fumeur ? Certainement pas. Ce sont des textes sur le tabac, un point c'est tout. Un point c'est tout, un point c'est tout, un point c'est tout, un point c'est tout (la méthode Coué fonctionne assez bien chez moi, veuillez m'en excuser).

J'ignore si Jean-Baptiste Brossard, ancien notaire isérois, fumait la pipe (étant donné qu'il en parle plutôt bien cela ne m'étonnerait pas) mais d'après les renseignements que j'ai pu tirer sur lui il semble qu'il soit mort de sa belle mort à plus de quatre-vingts ans. C'est beau. Surtout pour un fumeur. Ce n'est pour ça que je reprendrai. Je ne reprendrai pas, je ne reprendrai pas, je ne reprendrai pas.

Papi Brossard avait une particularité pour un notaire, c'est qu'il aimait écrire des fables pleines d'humour, de sagesse, d'humilité, de satire même parfois ; n'excluant pas l'autodérision, comme dans "La Bouteille de liqueur" où il démontre que quelque soit notre statut social on est tous faits de la même matière. Vous retrouverez quelques-unes de ses fables sur Gallica, ainsi qu'un poème autobiographique assez émouvant : "Adieux à mon cabinet".

"La Pipe de terre" est une fable qui symbolise la vanité de la condition humaine : vigueur de la jeunesse, qui s'éteint progressivement jusqu'à la triste vieillesse et enfin la mort ; au début la pipe est belle, tirant comme une cheminée, faisant l'admiration de tous et le bonheur de son propriétaire, et à la fin, après des années, usée et plus bonne à rien, la pipe tombe et se casse sur un caillou. C'est fini.

Je pense que dans ce texte Papi Brossard joue aussi avec l'expression "casser sa pipe", qui vient des campagnes napoléoniennes : les chirurgiens amputaient les soldats en leur mettant une pipe entre les dents pour qu'ils évitent de trop crier, et s'ils échouaient dans leur acte "médical" le soldat mourait et lâchait la pipe qui tombait parterre et se cassait. Voilà pourquoi "casser sa pipe" signifie "mourir". C'est atroce mais c'est comme ça.

"La pipe de terre" fait seize pages, et j'ai trouvé certains passages très réussis. La volupté ressentie par le fumeur est très bien décrite, avec poésie et en même temps une emphase calculée qui laisse apparaître une pointe d'ironie, comme par exemple ici :

Plus épris que jamais, fumant, fumant toujours,

Notre amateur heureux, en moins de quelques jours,

Vit le pâle tuyau de sa pipe chérie

Noircir entièrement sans la moindre avarie ;

Puis étaler enfin, sur le noir le plus beau,

Le reflet chatoyant de l'aile du corbeau.

Le déclin de la pipe est amené lui aussi avec une grande habileté :

Un sédiment rugueux, une croûte rebelle,

Lentement se forma dans le sein de la belle.

La pipe a de plus en plus de mal à remplir sa fonction :

Ainsi, sale et crasseuse, et plus, sur le retour,

Notre pipe à son maître inspirait moins d'amour :

Bientôt ce fut plus mal car, la pipe vieillie,

Aspirant la salive en vapeur recueillie,

Mouillait tout le tabac entassé dans le fond

Et formait un culot, cloaque assez profond

Qui, du feu maîtrisant l'action invisible,

De la combustion rendait l'oeuvre impossible ;

Parfois, cela en devient même franchement dégoûtant (esprits mal tournés, merci de passer votre chemin)...

Qui, versant de leur sein le liquide onctueux,

D'un pus jaunâtre et plein d'un élément visqueux,

Enluminaient ses flancs d'une essence gluante

Qui, barbouillant les doigts de sa graisse puante,

Et pénétrant les chairs assez profondément,

Ne cédait au savon que difficilement.

... jusqu'à ce que l'on ne sache plus au juste de quoi il parle (?) :

Dont la goutte pendante à leur nez cramoisi,

Ainsi qu'un ornement pour le lieu bien choisi,

Glisse et, coulant le long d'une peau racornie,

Tombe, et, s'élargissant sur leur lèvre bleuie,

Pénètre dans la bouche où l'affreuse saveur

Les force à cracher loin cette ignoble liqueur.

Le fumeur, malgré son dégoût, s'accroche à sa pipe par manie :

Notre fumeur fidèle à sa vieille habitude,

Du brûle-gueule affreux quand même se servait,

Et, sans le mieux soigner, ainsi le conservait.

La pipe, elle, ne se fait plus d'illusion :

Le pauvre brûle-gueule avait, certes, raison

De crainte de finir d'une triste façon

Les jours si tourmentés d'une frêle existence

Depuis un certain temps en pleine décadence.

Et, comme prévu, la mort arrive enfin :

Des lèvres du fumeur le brûlot échappa,

Et, de si haut tombant fatalement à terre,

Sur un humble caillou se brisa comme verre.

Un bruit comme un soupir ! puis rien... tout était dit !

Et l'auteur de conclure :

Hélas ! ainsi finit l'humaine comédie,

Quand ne s'y mêle pas l'horrible tragédie.

Il faut bien reconnaître que cette fable un peu glauque résume assez bien l'absurdité fondamentale de la condition humaine. Sauf que Papi Brossard avait tout compris : en écrivant ses pensées à travers des textes littéraires, et en faisant partie de la Bibliothèque, il continue de s'exprimer, et de nous raconter des choses, plus de cent ans après sa mort.

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