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Le gallicanaute des naines brunes et noires

Le gallicanaute des naines brunes et noires

Ma bibliothèque constituée à partir de Gallica d'auteurs oubliés (naines noires) ou n'ayant jamais été sous les feux de la rampe (naines brunes). Complétée par des propositions de lectures insolites.


Voyage sous les flots, rédigé d'après le journal de bord de "l'Éclair" (1869) - Aristide Roger.

Publié par Jérôme Nodenot sur 22 Février 2016, 19:50pm

Catégories : #Insolites

L'histoire de la littérature réserve parfois d'étonnantes coïncidences, comme ce "Voyage sous les flots", livre publié à partir de 1867 dans Le Petit Journal... deux ans avant la parution de "Vingt mille lieues sous les mers", et tellement ressemblant à ce dernier que Jules Verne en personne a dû assurer ses arrières, écrire une lettre en amont au rédacteur du Petit Journal pour s'éviter ensuite tout risque d'être accusé de plagiat.

Aristide Roger, alias Jules Rengade, était un médecin (qui n'a jamais exercé), auteur de quelques livres de vulgarisation scientifique (dont ce "Voyage sous les flots"). Très fan de Jules Verne par ailleurs. Ce livre est-il vraiment une coïncidence ? L'auteur avait-il eu vent du projet de Verne et aurait-il voulu lui couper l'herbe sous les pieds ? Nous ne le saurons sans doute jamais, et nous laisserons donc à M. Rengade le bénéfice du doute : "Voyage sous les flots" est simplement une histoire de sous-marin paru avant "Voyage sous les eaux" (premier titre auquel avait pensé Jules Verne pour son chef-d'oeuvre). Difficile également d'imaginer à quel point le petit roman de Rengade a pu influencer Jules Verne (après tout pourquoi pas ?).

"Voyage sous les flots" n'a pas la grandeur de "Vingt mille lieues sous les mers" ; on ne le lit pas non plus de la même manière, le ton est très différent, et c'est pour cette raison même que le plaisir de le lire est indéniable. A la perfection froide, un peu austère, parfois ennuyeuse, du roman de Verne s'oppose ici une certaine fantaisie qui, associée à une description rigoureuse du monde sous-marin (les deux auteurs ont utilisé la même documentation !), crée chez le lecteur une satisfaction originale, un petit côté "apprendre en s'amusant".

Le savant Trinitus fabrique secrètement un "bateau" sous-marin, avec l'ambition d'atteindre le pôle Sud en passant sous les glaces. Un jour il apprend que sa femme Thérèse et leur fille Alice (parties en voyage pendant qu'il travaillait à son oeuvre) ont disparu en mer suite au naufrage du Richmond, au large de L'Australie. Dévasté, il décide finalement d'utiliser son invention pour gagner du temps et tenter de retrouver (si possible vivantes) les deux amours de sa vie. Il se fait accompagner par un marin de sa connaissance, Nicaise, et par Marcel, le neveu de ce dernier qui est amoureux d'Alice sans jamais avoir osé l'avouer, ni à l'intéressée, ni à Trinitus. Ils partent à l'aventure, et après maintes péripéties (éruption volcanique sous-marine, enchevêtrement dans la mer des Sargasses, mille avaries pour "l'Eclair", typhon qui les projettera au pôle Sud, etc.), ils finiront par retrouver les deux femmes... dans des circonstances que je vous laisse découvrir.

Trinitus n'est pas le capitaine Nemo : beaucoup plus humain, il est même parfois plus effrayé que ses compagnons, ce qui n'est pas toujours très rassurant pour eux ! L'Eclair n'est pas le Nautilus : les problèmes qu'il connaît sont un support quasi constant de l'intrigue ; Trinitus, par exemple, ne voit pas devant lui lorsqu'il pilote son "bateau", et ce dernier est donc pourvu d'un long manche devant lui qui lui permet d'actionner la marche arrière lorsqu'il "tamponne" un obstacle ; des escarpolettes (autrement dit des balançoires) pendent des flancs de l'Eclair, permettant à nos trois héros de profiter davantage des paysages sous-marins en se balançant joyeusement, revêtus bien entendu de leur scaphandre. Le pauvre engin subira des épreuves terribles (poussé à travers la mer des Sargasses par une cinquantaine de baleines, emporté par un typhon, traîné sur la banquise par nos héros), pour finir pratiquement désintégré, échoué sur la plage d'une petite île des mers australes. Nicaise n'a pas la trempe du harponneur Ned Land de Jules Verne : un jour, voulant faire le coq, il s'assoit sur son escarpolette pour tuer un narval mais il se fait happer par ce dernier en moins de trois secondes et emporter au fond des océans (Trinitus et Marcel, d'abord accablés de chagrin, le retrouveront finalement par miracle quelques pages plus loin).

En somme, d'un certain point de vue, ce petit roman pourrait presque passer pour une parodie de "Vingt mille lieues sous les mers", s'il n'avait pas été publié deux ans auparavant. Les points communs entre les deux livres sont en effet frappants, comme le souligne un article d'une revue vernienne (cf lien ci-dessous) : " Le tunnel et l'éruption volcanique sous-marine, la mer antarctique, le rôle du narval, les menaces de l'asphyxie" ; ajoutons à cela les cachalots, les descriptions sous-marines, les cadavres congelés, etc. Coïncidence sans doute, mais d'une belle étrangeté.

Wells n'écrivait pas des aventures "potentiellement" réalistes, il écrivait pour illustrer avec poésie des fantasmes humains : devenir invisible, voyager dans le temps, etc. Jules Verne, lui, écrivait des livres d'anticipation, dans lesquels il essayait (souvent avec une grande réussite) de décrire méticuleusement la technologie qui permettait l'aventure. Dans "Vingt mille lieues sous les mers" on est presque "réellement" dans un "vrai" sous-marin, on vit l'aventure comme on pourrait "vraiment" la vivre. Chez Rengade on vit un peu la même aventure, mais comme si l'on se trouvait dans un roman de Wells. C'est différent. On aime ou on aime pas. Moi j'adore. Je préfère rêver avec de la fantaisie que de rêver "réaliste".

"Voyage sous les flots" n'est resté que comme un précurseur aux yeux des verniens ; il me semble qu'il pourrait être un peu plus que cela, sans être un chef-d'oeuvre. Il a été réédité bien après la parution de "Vingt mille lieues sous les mers", et traduit en espagnol. Mais soit : il arrive que la célébrité d'un livre, voire d'un auteur, se fasse tout entière sur un malentendu. Alors, si appartenir à l'univers de Jules verne peut permettre à ce petit livre de rester un tant soit peu, eh bien ce sera déjà ça.

De jolies illustrations ornent ce livre qui vous fera passer un très bon moment.

Vous pouvez aussi lire sur Gallica une édition de 1873.

Disponible en version papier chez Hachette BnF.

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