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Le gallicanaute des naines brunes et noires

Le gallicanaute des naines brunes et noires

Ma bibliothèque constituée à partir de Gallica d'auteurs oubliés (naines noires) ou n'ayant jamais été sous les feux de la rampe (naines brunes). Complétée par des propositions de lectures insolites.


Un raté (1922) - Gyp.

Publié par Jérôme Nodenot sur 26 Juin 2017, 17:01pm

Catégories : #Naines noires

On peut lire, dans la préface du premier volume des oeuvres de Borges dans la Pléiade (écrite par Jean-Pierre Bernès) : C'est en français qu'enfant il rêve d'être un raté (on n'employait pas encore le terme espagnol fracasado), car le mot le séduit.C'est en français, la langue apprise durant son adolescence [...] dans Tartarin de Tarascon et les romans évanescents de Gyp, ou dans les pages secrètes de Léon Bloy, de Remy de Gourmont et de Marcel Schwob, qu'il publie à Genève son premier essai (Page XIV).

Borges a donc appris le français en partie en lisant les romans de Sybille Riquetti de Mirabeau, alias Gyp, une romancière très populaire entre la fin du XIXème siècle et le début du XXème, et qui tenait un salon très prisé le dimanche après-midi, fréquenté notamment par Marcel Proust, Paul Valéry, Alphonse Daudet, etc. En un mot, une personnalité littéraire et mondaine de premier ordre, dont il ne reste plus rien du tout aujourd'hui. Elle a écrit plus de 120 romans (elle écrivait surtout la nuit), qui dessinaient des personnages-types avec talent, passionnaient les lecteurs avec des intrigues prenantes, et évoquaient avec satire et humour le petit monde auquel appartenait l'auteure. Autant de livres qui n'auront pas su retenir l'attention des universitaires ou de l'inconscient collectif, et qui, par conséquent, sont tombés dans l'oubli. L'antisémitisme virulent de Gyp y est peut-être aussi pour quelque chose. Antisémitisme navrant, mais qui fut pourtant, décidément, très à la mode à l'époque ; qui nous paraît invraisemblable aujourd'hui, mais dans lequel beaucoup de personnes ont sombré, parfois par simple effet de mode.

Borges a donc lu Gyp dans son adolescence ; il a donc "subi", comme tout le monde, le joug de la littérature d'actualité. De la même manière qu'il aurait lu Amélie Nothomb si c'était elle qui avait vécu à cette époque. De la même manière que nous, aujourd'hui, nous lirions Gyp si c'était elle notre contemporaine. L'une ne vaut pas mieux que l'autre, ou n'est pas moins talentueuse que l'autre ; simplement, si aujourd'hui nous lisons Nothomb, c'est parce qu'elle est vivante et qu'elle fait l'actualité. Voilà la seule différence entre Gyp et Nothomb. Dans l'absolu, et sauf en cas de vieillissement considérable de la prose de Gyp, il est possible d'éprouver autant de plaisir à lire les romans de l'une comme de l'autre. Voilà le genre de "joug" que je ne veux pas subir moi-même ; au contraire, je veux personnellement pouvoir ressentir une autre sorte de plaisir : celui de ne pas être forcément le énième lecteur contemporain d'Amélie Nothomb, mais plutôt d'être le seul, ou l'un des rares, à partager avec Borges le même plaisir qu'il avait ressenti lui-même il y a plus d'un siècle.

Je doute que la vocation de Borges à devenir un "raté" (sic) provienne du livre dont il va être question ici, même si ce n'est pas impossible étant donné que, si la réédition que je présente est de 1922, l'édition originale date de 1891 (le livre connut de nombreuses rééditions). Quoiqu'il en soit, c'est un petit clin d'oeil sympathique que de l'imaginer.

Le roman prend place dans la bonne société, à Nancy (ville dans laquelle Gyp a beaucoup vécu). Suzanne est une jeune mariée devenue déjà frigide. Elle est en quelque sorte la nièce de la marquise de Guéray (même si en réalité elle a été recueillie par elle après la mort de ses parents, si j'ai bien compris il n'y a pas de liens de sang). Son mari la trompe. Elle-même vit un amour intense (mais platonique) avec Gaston Ganuge, jeune écrivain raté mais qui a le don de faire croire que c'est un futur génie, et qui a même autour de lui une petite cour de fanatiques. L'intrigue se déroule avec quelques personnages (Jacques, vrai neveu de la marquise de Guéray cette fois, ami d'enfance de Suzanne et amoureux d'elle, quelques amis à eux), qui sont tous, de près ou de loin, touchés par cette relation bizarre entre Suzanne et ce fameux Gaston, qui n'est pas beau, est fringué comme un rhinocéros, n'a pas une thune, et se couvre de ridicule la plupart du temps (on pourra lire par exemple l'épisode où il loue un cheval). Peu à peu la personnalité de Gaston se dessine, et l'on découvre en réalité qu'il est très narcissique, avide de gloire, et que l'écart monstrueux entre ses capacités à réussir et son ambition démesurée va se "réduire" dans une sorte de folie romantico-meurtrière teintée de lâcheté. Il tuera Suzanne, finira par mourir lui aussi (je ne révèlerai pas comment ici) et deviendra finalement "célèbre" post-mortem, mais sans toutefois avoir eu le temps de s'en rendre compte.

Voici quelques extraits montrant bien le caractère et la folie de notre raté :

 

Page 114

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La marquise, tout au long du livre, sera la seule à parvenir à cerner Gaston un minimum : 

Page 135

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Gaston le raté est surtout un grand manipulateur, avec une personnalité narcissique. Tout tourne dans le roman autour de l'amour platonique entre Gaston et Suzanne. Mais jusqu'au bout, on ne saura pas si le sentiment qu'éprouve Gaston est sincère, ou juste un moyen de "poser" et de faire parler de lui :

Page 195

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Gaston n'avait pas prémédité de tuer Suzanne, il improvise la chose quand, voyant qu'elle se refuse à lui, il s'énerve et ne voit encore qu'une chose : immortaliser son nom !

Page 260

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La marquise, une dernière fois, cerne Gaston et met au grand jour la lâcheté du héros. Elle lui rend visite dans sa prison, et lui explique que, pour que le romantisme de l'acte soit parfait aux yeux du monde, et immortalise à jamais l'union de Suzanne et Gaston, il faudrait que ce dernier se tue aussi. Pour l'instant, il s'agit pour l'opinion d'un simple et odieux crime passionnel. Mais Gaston refusera de se tuer, même si, ironie du sort, il finira par être ce héros romantique, bien malgré lui et sans avoir eu la moindre seconde pour en jouir. 

Page 279

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