Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Le gallicanaute des naines brunes et noires

Le gallicanaute des naines brunes et noires

(Carnet de bord d'un gallicanaute bibliophile)


Une lettre anonyme (1866) - Charles Joliet.

Publié par Jérôme Nodenot sur 9 Mai 2024, 08:12am

Catégories : #Insolites

Charles Joliet pourrait-il être considéré comme un précurseur du roman policier ? Avant Sherlock Holmes et Arsène Lupin, juste après Auguste Dupin (découvert en France en 1856 grâce en particulier aux traductions des nouvelles de Poe par Baudelaire), et directement contemporain d'Émile Gaboriau (dont le roman fondateur du roman policier "L'affaire Lerouge" est d'abord paru sans succès sous forme de roman-feuilleton en 1865 avant de devenir célèbre lors de sa publication dans d'autres journaux en 1866), cet écrivain inconnu (Charles Joliet, donc) a publié dans son recueil de nouvelles "Romans microscopiques" notamment ce texte, "Une lettre anonyme", qui possède un grand nombre de caractéristiques du genre.

Je parlerai brièvement de Joliet à la fin de cette notice mais commençons par entrer dans le vif du sujet :

Claude Tristan et Michel Kéno sont amis et colocataires. Kéno est peintre et la pièce qu'il occupe est bordélique, tandis que celle de Tristan (un jeune rentier dilettante qui vit sa vie en simple "curieux") est géométriquement rangée bien qu'assez excentrique dans son ordonnancement. Tristan est froid de caractère, il n'aime que très moyennement les gens, il a toujours l'air un peu triste, mais il fréquente tous les samedis le salon de Mme de Givry parce que chacun peut s'y exprimer librement et toutes les paroles qui s'y prononcent s'envolent et n'ont aucune conséquence.

Un jour, on lui demande pourquoi il a toujours l'air si triste et si seulement il a déjà aimé. Il répond que non et que ce n'est pas près d'arriver. Mais c'est sans compter sur une nouvelle arrivante, Henriette Legrand, que tout le monde appelle Mme Legrand parce que malgré son jeune âge et le fait qu'elle ne soit pas mariée elle a une telle allure et montre elle aussi une telle froideur qu'elle en impose en société.

Tristan va tomber amoureux d'elle et l'on soupçonne assez vite que c'est réciproque mais aucun des deux veut le montrer et chacun de son côté reste dans sa froideur. Tristan au bout de quelques jours n'en peut plus et, plutôt que de se déclarer, décide d'éviter Henriette en n'allant plus au salon. 

Quinze jours après il reçoit une lettre anonyme, écrite avec des morceaux de journaux découpés et sans qu'il soit possible (du moins en apparence) d'en découvrir l'auteur. Pour l'expéditrice l'idée est simple : si Tristan l'aime aussi il saura de qui il s'agit et courra la rejoindre. Tristan pense savoir, mais difficile de voler vers sa dulcinée si au bout du compte il s'est trompé ! 

Alors commence une enquête minutieuse, durant laquelle la froideur de l'analyse alliée à une curiosité sans borne feront des merveilles. Tristan va devenir Sherlock Holmes, vraiment... 

Sa méthode s'inspire de livres qu'il a lus (page 103)... : 

Une lettre anonyme (1866) - Charles Joliet.

...Mais aussi d'une maxime de Cicéron, qui dans l'Antiquité (selon Tristan) était la base de toute enquête criminelle, Quid ? Quis ? Ubi ? Quibus auxiliis ? Cur ? Quomodo ? Quando ? (pages 105-106) : 

Une lettre anonyme (1866) - Charles Joliet.
Une lettre anonyme (1866) - Charles Joliet.

Tout d'abord, Tristan engage un chiffonnier (rappel au passage de ce vieux métier qui consistait à faire en quelque sorte les poubelles pour y trouver des choses à recycler ou à revendre) : il espère trouver des indices parmi les déchets de Mme Legrand. 

En attendant le résultat de cette démarche, Tristan poursuit son enquête. Il va chez un opticien afin de pouvoir observer à la loupe la moindre tache, le moindre caractère, tout ce qui pourrait être utile (pages 106-107) :  

Une lettre anonyme (1866) - Charles Joliet.
Une lettre anonyme (1866) - Charles Joliet.

Puis, Tristan se rend au bureau de poste pour se renseigner auprès d'un agent qui pourrait peut-être l'aider. Ce dernier regarde à son tour le cachet et explique à Tristan (pages 108-109) :

Une lettre anonyme (1866) - Charles Joliet.
Une lettre anonyme (1866) - Charles Joliet.

Ainsi, Tristan n'a pas réussi à tout savoir mais grâce à l'annuaire il va continuer à exercer ses prodigieuses capacités d'analyse (pages 109-111) : 

Une lettre anonyme (1866) - Charles Joliet.
Une lettre anonyme (1866) - Charles Joliet.
Une lettre anonyme (1866) - Charles Joliet.
Une lettre anonyme (1866) - Charles Joliet.

Telles sont ses hypothèses par rapport à l'enveloppe. Il passe ensuite au contenu de la lettre, remarquant que les collages ont été effectués avec des caractères particuliers, découpés par exemple dans des journaux spécifiques qu'il va essayer de deviner (si des restes de ces journaux se trouvent ensuite parmi les déchets de Mme Legrand, bingo !). Certains détails (je ne peux pas parler de tout ici) l'amènent à supposer fortement que beaucoup de collages ont été faits à partir du Journal des Débats et qu'étant donné le peu d'usure du papier il doit s'agir d'une édition relativement récente. Il va dans les bureaux de ce journal, vérifie si Mme Legrand est abonnée (ce n'est pas le cas) et moyennant finances peut emprunter les publications des trois derniers mois du journal. Un petit détail dans la lettre va lui permettre de découvrir dans quelle édition Mme Legrand a découpé l'un des mots (pages 114-115) :

Une lettre anonyme (1866) - Charles Joliet.
Une lettre anonyme (1866) - Charles Joliet.
Une lettre anonyme (1866) - Charles Joliet.

La lettre était datée du 13 juin, il est donc très envisageable en effet que Mme Legrand se soit servi d'un exemplaire de ce journal du 5. 

Tristan rencontre Kéno à un café et lui raconte son enquête et ce qu'il envisage pour la suite. Son ami (comme souvent Watson !) est impressionné (page 116) :  

Une lettre anonyme (1866) - Charles Joliet.

Une autre petite enquête (sur le terrain cette fois, aidé par Kéno) permettra à Tristan de comprendre que Mme Legrand a été à Ville-d'Avray en train. Enfin, le chiffonnier amène chez Tristan tous les déchets "papier" qu'il a pu trouver devant chez Mme Legrand. Parmi les énigmes qui demeurent aux yeux de Tristan, un mot de la lettre ("Claude") qui ne provient pas de journaux. Trouver la solution à cette énigme permettrait d'enlever tout doute quant à l'identité de l'expéditrice. Il remarque parmi les déchets notamment un document découpé bizarrement. Il en inspecte les fragments (pages 127-128) :   

Une lettre anonyme (1866) - Charles Joliet.
Une lettre anonyme (1866) - Charles Joliet.

Il avait déjà remarqué auparavant dans ces déchets des morceaux du Journal des Débats, mais là il découvre carrément LE découpage qui se retrouve directement dans la lettre. Affaire résolue.

Je ne révèlerai pas comment Tristan fait comprendre à Mme Legrand qu'il a compris que c'est elle l'expéditrice mais tous deux finalement finiront par briser leurs glaces respectives et vivre des jours heureux. 

Charles Joliet (1832-1910) était un littérateur très prolifique qui fut longtemps fonctionnaire avant de vivre de sa plume (en grande partie à mon avis avec ses collaborations à de nombreux journaux plus qu'à travers ses ouvrages personnels). A noter que son recueil de nouvelles "Romans microscopiques" a davantage pour fil rouge des aventures sentimentales, le caractère policier n'est présent que dans cette "Lettre anonyme", lettre elle même datée de 1857 (mais nous ne saurons jamais si ce texte publié en 1866 avait été écrit en 1857 ce qui placerait définitivement Joliet juste après Poe... mais avant Gaboriau).

Dans tous les cas une chose est certaine : cette nouvelle de 50 pages, contemporaine de "L'affaire Lerouge", doit s'inscrire dans les toute premières histoires policières de la littérature française.   

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Archives

Articles récents