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Le gallicanaute des naines brunes et noires

Le gallicanaute des naines brunes et noires

Ma bibliothèque constituée à partir de Gallica d'auteurs oubliés (naines noires) ou n'ayant jamais été sous les feux de la rampe (naines brunes). Complétée par des propositions de lectures insolites.


L'Autre monde. Journal des trépassés (1877) - Collectif

Publié par Jérôme Nodenot sur 9 Mars 2015, 18:08pm

Catégories : #Insolites

J'ai eu la chance, avec quelques autres gallicanautes, de visiter les coulisses de Gallica, c'était le 23 janvier 2015 (date mémorable pour moi, à tout jamais), lors du Festival du Domaine Public. Et notamment, ce jour-là, nous avons pu voir en "vrai" un ouvrage qui s'apprêtait à passer dans les ateliers de numérisation : "L'Autre monde. Journal des trépassés", un journal particulièrement insolite, qui est désormais disponible sur notre bibliothèque numérique et que j'ai donc pu parcourir tranquillement depuis ma petite ville de province, à côté de Toulouse.

Qui n'a pas rêvé de savoir ce qui se trouve réellement au-delà de la vie ? Qui n'a jamais souhaité qu'une personne décédée revienne d'entre les morts nous raconter comment c'est de l'autre côté ? Rassurez-vous, j'ai désormais la réponse, grâce aux rédacteurs de ce journal venu on ne sait d'où ; des squelettes, certes, mais à la plume alerte, acerbe, précise et efficace.

Si le journal est imprimé sur du papier noir, ce n'est pas pour, plus d'un siècle plus tard, embêter les équipes de numérisation de la BnF, mais à la vérité parce que c'est le seul type de papier que l'on trouve dans l'au-delà. Nous voilà bien dans l'obligation de les excuser. CQFD.

Comme tout bon journal qui se respecte, "L'Autre monde" a ses opinions politiques ; la rédaction est ainsi composée "d'orléanistes, de légitimistes, d'impérialistes, de républicains, de communards, de représentants des autres opinions, s'il y en a." Est-ce la marque d'une lucidité extrême ? Les morts ont-ils définitivement conscience que la Vérité n'existe pas ? Quoiqu'il en soit il semblerait qu'il y ait un nivellement des idées outre-tombe, puisque vous l'aurez compris, ce n'est pas avec ce canard-là que vous serez conforté dans ce que vous pensez.

Ce journal est rédigé par des morts, mais cela ne les empêche pas tout de même de décliner expressément toute responsabilité quant aux utilisations malintentionnées qui pourraient en être faites. Un "AVIS IMPORTANT" figure très visiblement sur la première page. Je cite : "Les gendres des deux mondes sont instamment priés de ne point se servir du présent journal pour faire à leurs belles-mères de funèbres plaisanteries". Quand on est journaliste il faut se protéger, rien de nouveau, que ce soit sous le soleil ou dans les ténèbres de la mort.

En lisant les différents articles du journal, nous apprenons donc aussi un élément essentiel : la typographie de l'au-delà, qui s'avère être en vérité une sorte de mélange entre tous les aperçus que peuvent nous donner les différentes religions, antiques ou monothéistes : Cerbère, le Styx, Caron, et... Satan, qui est en fait constitué de plusieurs Satan qui se sont succédés au fil des siècles (avec les âmes de personnes particulièrement méchantes qui se sont incarnées dans son corps). A l'époque du journal il s'agissait de Satan XXVII. On l'aura compris, et la nouvelle est atroce : l'au-delà, c'est quand même surtout l'Enfer.

Quels sont les différents sujets abordés dans ce premier numéro de "L'Autre monde" ? C'est assez varié : des faits divers ("Histoire de ma mort", relatée par un vieillard qui a fait toutes les guerres et perdu un bras, une jambe, une oreille, un œil, etc. et qui finit par se faire sauter gaiment dans une poudrerie pour faire des misères aux Prussiens en 1870 ; "Sensations d'un suicidé", chronologie méticuleuse d'une mort volontaire par asphyxie à la fumée, aux trois-quarts écrite du vivant de l'intéressé, le reste raconté par le même après son trépas) ; des articles politiques, notamment une proposition adoptée (à l'unanimité sauf une voix, celle de Charlemagne, mais avec celles de Jules César ou Alexandre le Grand par exemple) à la Chambre des députés de l'au-delà, à savoir la demande au Tout-Puissant de permettre aux hommes de vivre 100 ans sans guerres et sans Conquérants afin qu'ils puissent progresser dans tous les domaines.

Un article s'intitule : "Les morts sans le savoir", qui nous instruit sur un fait assez méconnu : certains hommes croient encore être vivants, alors qu'ils sont déjà morts. Et là, il faut bien le dire, on est très près de la satire, de la caricature, de la polémique. J'ai appris dans cet article, donc, les morts, notamment, d'auteurs que j'adore et dont j'ai parlé sur ce blog, comme Elie Berthet ou Alfred Assollant, alors qu'ils sont effectivement réellement décédés quelques années après la publication du journal ! Ils nous parlent également de musiciens comme Saint-Saëns, et d'autres artistes. Aujourd'hui, les "morts sans le savoir" portent le nom de "has-been", mais sinon c'est exactement la même chose. Dans le même genre, un autre article porte, non pas sur les auteurs, mais sur des œuvres théâtrales ; autre fait assez méconnu en effet : les pièces de théâtre qui n'ont rencontré aucun succès sur Terre, ou qui ne sont plus du tout jouées à l'époque, deviennent automatiquement les œuvres qui sont jouées dans l'au-delà ! C'est assez cocasse, n'est-ce pas ? Et plutôt réconfortant : en art rien ne se perd, au bout du compte ! Nous pouvons lire aussi un article sur une mort symbolique : "Le crime de l'Opéra", qui relate comment Halanzier, alors directeur de l'Opéra de Paris, a tué ce dernier (par cupidité semble-t-il).

Des morts racontent, enfin, leur dernière heure, comme par exemple ce jeune homme un peu "voyant" qui a laissé une lettre à ses proches en leur expliquant que sa mort, qui ressemble à un suicide, n'en est pas un mais est le fruit d'un accident bête (que je vous laisse le loisir de découvrir).

"L'Autre monde. Journal des trépassés" comporte 6 numéros, avec notamment un sur les sorcières, un sur les maris, ou encore sur les spirites. Je me suis cantonné moi-même à vous parler du premier numéro.

Article sous CC-0
To the extent possible under law, Jérôme Nodenot has waived all copyright and related or neighboring rights to Le gallicanaute des naines. This work is published from: France.

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