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Le gallicanaute des naines brunes et noires

Le gallicanaute des naines brunes et noires

Ma bibliothèque constituée à partir de Gallica d'auteurs oubliés (naines noires) ou n'ayant jamais été sous les feux de la rampe (naines brunes). Complétée par des propositions de lectures insolites.


Mémoire sur M. Du Fresnoy, bibliophile du XVIIe siècle, et sur sa famille (1893) - Jérôme Pichon.

Publié par Jérôme Nodenot sur 5 Mars 2015, 10:56am

Catégories : #Insolites

Voilà un ouvrage qui aurait pu s'intituler : "De la sensualité en bibliophilie".

Ne nous y trompons pas : Jérôme Pichon était un bibliophile émérite, il a dirigé le "Bulletin du bibliophile" pendant des années et il fut l'un des collectionneurs les plus importants du XIXème siècle. Un passionné des plus attachants, et un ponte en la matière. Vous trouverez sur le web beaucoup de renseignements sur lui, et son ami et successeur Georges Vicaire a écrit sur Jérôme Pichon une belle notice que je vous invite à lire en lien.

Si j'ai classé ce billet dans la catégorie "Insolites", c'est parce que ce mémoire me paraît assez cocasse, et très représentatif de ce que peut être la bibliophilie, l'affection que l'on peut ressentir parfois dans le simple fait de toucher un livre ancien.

Jérôme Pichon, ici, parle d'un bibliophile du XVIIème siècle, Hélie Du Fresnoy. Mais surtout, il y parle de l'épouse de ce dernier.

Bien sûr il nous raconte un peu la vie de M. Du Fresnoy, fils d'un apothicaire ennobli, premier commis d'une succession de secrétaires à la guerre, le plus connu étant le marquis de Louvois.

La vie des commis était difficile, ils gagnaient beaucoup d'argent mais sans avoir le temps d'en profiter, accaparés par une profession particulièrement exigeante. "On conçoit donc, nous dit Pichon, qu'Hélie Du Fresnoy ait cherché à consoler et embellir la sienne. Il savait fort bien le latin, il était riche : il se fit une bibliothèque".

Toute son existence, et jusqu'à sa mort, Du Fresnoy réalisa une belle carrière de commis et se constitua une bibliothèque ; existence tranquille, sans grands chamboulements, comme cela arrive assez souvent chez les bibliophiles qui préfèrent la compagnie des livres à l'insupportable tumulte de la vie des hommes.

Evénement notoire toutefois dans un parcours linéaire : Du Fresnoy se maria, qui plus est avec une femme resplendissante de beauté : Marie Colot. Fille de ce que l'on appellerait aujourd'hui un facteur, Marie Colot va très vite apprendre les us et coutumes du grand monde, deviendra finalement "dame de lit" de la Reine et une figure marquante de la Cour de Louis XIV.

Voici comment Jérôme Pichon justifie sa volonté de nous parler beaucoup de cette dame : "La femme d'un bibliophile aussi distingué que Du Fresnoy n'est pas une étrangère pour nous. Ses beaux yeux étranges, comme les appelle Mme de Sévigné, se sont souvent arrêtés sur ces livres si joliment reliés. Ses belles mains les ont touchés. Il me semble donc naturel de raconter à mes lecteurs ce que j'ai appris de sa vie. A eux de tenir compte de la malveillance et de l'envie qui s'attachent, ordinairement, en ce monde, à tout ce qui est supériorité."

Non seulement, ici, Pichon nous explique son attachement "à distance" à Mme Du Fresnoy à travers les livres de son mari, mais il se permet même de la défendre contre les médisances qu'elle a eues à subir au cours de son existence, alors que, si nous avons sur elle des renseignements précis, il nous est quand même impossible de vérifier si certaines des médisances n'étaient pas fondées. Pour ma part, je ne parlerai que des faits, sans porter de jugements :

Mme Du Fresnoy est devenue "dame de lit" de la Reine grâce au patron de son mari, le marquis de Louvois, qui était son amant ; sorte de "droit de cuissage", dont notre bibliophile semble s'être accommodé : "Que fit Du Fresnoy, si, comme on ne peut guère en douter, il connut son malheur ? Il est probable qu'il prit son parti avec philosophie ; en tout cas, sa femme allait à la Cour et dans le plus grand monde, tandis qu'on ne voit pas que lui les fréquentât. Elle triomphait seule."

Apparemment, des chansons circulaient dans le royaume qui faisaient allusion à la femme de notre bibliophile, et pas en très bons termes puisque si elles sont avérées Mme Du Fresnoy ne se contentait pas de Louvois pour combler ses nombreux désirs sexuels.

Une beauté, ça c'est certain : Pichon cite des lettres de Mme de Sévigné ("Il est minuit ; M. de La Rochefoucauld a passé le jour avec moi, je lui ai fait voir Mme Du Fresnoy il en est tout éperdu."), de Mme de Coulanges, notamment. Il semblerait même qu'elle soit restée éclatante de beauté au moins jusqu'à 60 ans. Lorsque Du Fresnoy meurt, on lit surtout, en substance, "le mari de Mme Du Fresnoy est mort" : c'était elle la vedette, y a pas photo.

Et Pichon de regretter enfin qu'il ne subsistât pas de portrait d'elle afin que nous puissions nous faire une idée précise de sa beauté !

En quelques pages, cette notice nous raconte aussi les mœurs sous Louis XIV, c'en est un autre intérêt : nous voyons passer d'Hozier (l'un des inventeurs de la généalogie), Philippe de Courcillon de Dangeau (mémorialiste de la Cour, dont le journal est sur Gallica), François Michel Le Tellier de Louvois (ministre de Louis XIV, donc, et amant de Mme Du Fresnoy), Charles Auguste de La Fare (mémorialiste et rival de Louvois, qui médira beaucoup sur Mme Du Fresnoy sans doute pour se venger de ses déconvenues auprès d'une autre maîtresse de Louvois : Mme de Rochefort, dont La Fare était éperdument amoureux). A partir de la notice de Pichon nous pouvons, en surfant sur internet, dériver vers toute une culture historique.

Mais ici, nous assistons à une cacophonie de mots des uns et des autres, assez "people", toujours à propos de Mme Du Fresnoy dont Pichon s'applique à prendre la défense chaque fois qu'il le juge nécessaire ; pour qu'à la fin il ne reste plus, sans doute, que le regard suprême et les mains gracieuses de notre héroïne posés avec sensualité sur les livres de son mari, que Pichon aura eu l'occasion de tenir à son tour entre ses mains, plus d'un siècle plus tard, avec une émotion qu'il nous fait partager ici.

Vous découvrirez aussi dans cet ouvrage (tout de même !) des illustrations des reliures réalisées par (pour) Du Fresnoy, ainsi qu'une petite bibliographie le concernant.

La bibliophilie n'est pas une folie, elle est une passion, mystérieuse et dévorante, peuplée de fantômes quelquefois d'une grande beauté, comme dans ce petit mémoire attachant et significatif.

Article sous CC-0
To the extent possible under law, Jérôme Nodenot has waived all copyright and related or neighboring rights to Le gallicanaute des naines. This work is published from: France.

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